Un trésor pastel entre dans les collections de Versailles : autoportrait rare d’Adélaïde Labille-Guiard

Mise à jour 18 décembre 2025 par Redak

Le 17 décembre 2025, un événement artistique de premier plan s’est joué en toute discrétion chez Tajan, à Paris. À l’occasion d’une vente publique, le château de Versailles a exercé son droit de préemption pour acquérir une œuvre d’une rareté et d’une finesse exceptionnelles : un autoportrait au pastel signé Adélaïde Labille-Guiard, daté de 1782.

Ce pastel, où l’artiste se représente dans une élégante robe en satin, tenant fièrement sa palette et ses pinceaux, est bien plus qu’un simple portrait. C’est un manifeste silencieux de la reconnaissance artistique d’une femme peintre du XVIIIe siècle, dans un univers dominé par les hommes.

Une acquisition au parfum d’histoire

Le château de Versailles n’en est pas à sa première acquisition d’œuvres majeures. Mais cette pièce revêt une dimension symbolique particulière. Non seulement elle renforce la collection déjà prestigieuse du cabinet des arts graphiques, mais elle illustre également l’ambition constante du domaine : faire entrer dans ses murs les figures oubliées ou négligées de l’histoire de l’art français.

L’autoportrait d’Adélaïde Labille-Guiard vient ainsi enrichir un corpus unique de portraits d’académiciens où la place des femmes reste encore trop marginale. Cette acquisition s’inscrit également dans le contexte de la préparation d’une exposition monographique dédiée à l’artiste, prévue à Versailles, soulignant l’importance de son œuvre dans le paysage artistique de son époque.

Une œuvre antérieure à son chef-d’œuvre new-yorkais

Signée « Labille F. Guiard 1782 » en bas à gauche, cette composition précède de trois ans son tableau le plus célèbre : l’Autoportrait avec deux élèves, conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. Dans ce dernier, l’artiste se représente en pied, en train de peindre, entourée de Marie Gabrielle Capet et Carraux de Rosemond, deux de ses élèves.

En comparant les deux œuvres, on observe une grande continuité dans les traits et la posture. Mais le pastel de 1782 marque un tournant : il constitue une affirmation personnelle, intime, de son statut d’artiste. Présentée pour la première fois au Salon de la Correspondance en juin 1782, cette œuvre reçoit un accueil enthousiaste. Un journaliste note :

« Le portrait de l’Auteur est si frappant, que des battements de mains redoublés se sont fait entendre généralement. »

Une rivalité picturale mise en lumière

Ce pastel n’est pas seulement remarquable par sa qualité technique. Il est également une pièce importante dans l’histoire des femmes artistes. Exposé de nouveau au Salon de 1783, il se trouve alors accroché face à l’Autoportrait au chapeau de paille d’Élisabeth Vigée Le Brun, autre grande figure féminine de la peinture française.

L’année 1783 marque un moment charnière : les deux artistes sont admises à l’Académie royale de peinture et de sculpture, institution où les femmes n’étaient admises qu’exceptionnellement. Cette double admission déclenche une rivalité orchestrée par la critique et le public. Dans L’Année littéraire, on peut lire une comparaison acerbe :

« Ce Portrait me paroît inférieur à tous ceux qu’elle a exposés au salon, & celui de Madame le Brun, au contraire, est supérieur à ses autres Ouvrages. Ces deux Dames se sont peintes elles-mêmes une palette à la main; mais Madame Guiard est très ressemblante, & Madame le Brun l’est si peu, qu’on a de la peine à la reconnoître. »

Cette mise en miroir révèle les tensions mais aussi les stratégies adoptées par ces deux femmes pour s’imposer dans un monde artistique masculin.

Un pastel d’une rare virtuosité

Le pastel acquis par Versailles présente une qualité d’exécution remarquable. Adélaïde Labille-Guiard y déploie tout son talent de coloriste et de portraitiste. La maîtrise technique est manifeste dans la manière dont elle joue avec les textures et les matières.

Voici quelques éléments caractéristiques de son style dans ce pastel :

  • Touche subtilement nuancée, plus fondue sur le visage, plus libre sur les tissus
  • Palette de couleurs harmonieuse, allant du blanc au noisette avec des touches de rouge sur les lèvres, le pinceau ou le fauteuil
  • Effets de transparence dans les voiles et les mousselines
  • L’éclat du bijou porté à l’oreille et la douceur vaporeuse des plumes
  • Regard profond, empreint d’assurance et de sérénité

L’artiste se montre dans son atelier, face à une toile blanche, prête à créer. Contrairement à Vigée Le Brun, qui choisit de se représenter en extérieur dans un décor bucolique, Labille-Guiard affirme ici son identité professionnelle, intégrée aux codes des peintres de l’Académie.

Une artiste au cœur de la cour royale

Peintre attitrée des Mesdames de France, filles de Louis XV, Labille-Guiard tisse avec elles des liens privilégiés. Ses portraits – souvent réalisés au pastel – sont appréciés pour leur raffinement et leur sensibilité. L’artiste se voit ainsi confier plusieurs commandes importantes, notamment celles du comte de Provence, futur Louis XVIII.

L’autoportrait de 1782 vient rappeler sa position centrale dans le cercle artistique proche de la famille royale, à l’égal de ses confrères masculins. À travers cette œuvre, elle se positionne comme une artiste accomplie et reconnue, capable d’égaler les plus grands maîtres du portrait de son temps.

Le cabinet des arts graphiques de Versailles : une collection en pleine expansion

Depuis le début du XXIe siècle, le cabinet des arts graphiques du château de Versailles s’est imposé comme un pôle incontournable de la conservation patrimoniale. Fort de plus de 30 000 œuvres, il rassemble estampes, dessins et pastels, contribuant à enrichir la mémoire visuelle de la France.

Ces dernières années, le cabinet a mené une politique ambitieuse d’acquisitions :

  • 2022 : portrait de La Borde, valet de chambre de Louis XV, par Carmontelle
  • 2024 : portrait de la Grande Mademoiselle enfant, par Simon Vouet
  • 2024 : portrait de Louis XV enfant, par Rosalba Carriera
  • 2025 : portrait du comte de Provence, par Élisabeth Vigée Le Brun

L’ajout de ce chef-d’œuvre pastel d’Adélaïde Labille-Guiard vient ainsi couronner cette dynamique. Il témoigne aussi d’une volonté affirmée de réhabiliter les femmes artistes et de leur rendre leur juste place dans le patrimoine national.

Un regard d’artiste immortalisé dans le pastel

À travers cet autoportrait, Adélaïde Labille-Guiard nous transmet bien plus qu’une image : elle livre une vision de la femme artiste en plein XVIIIe siècle, consciente de sa valeur, affirmée dans sa pratique, déterminée à exister à part entière dans l’histoire de l’art.

Face à son regard direct, intelligent, presque interrogateur, le spectateur d’aujourd’hui entre en contact avec une personnalité forte, libre, passionnée. Ce pastel, désormais conservé au château de Versailles, incarne tout cela à la fois : une œuvre d’art, un acte d’émancipation, une mémoire vivante.

Marie

Je suis Marie Dupras, reconnue pour être l'élément le plus énergique de notre équipe. Passionnée par l'acquisition de nouvelles connaissances, je consacre mes week-ends à explorer les musées et à participer fréquemment à des ventes aux enchères. Mon petit défaut ? Je ne résiste pas à l'envie d'acheter, mais cela s'accompagne d'un talent pour la recherche approfondie et la narration captivante d'histoires enrichies de conseils d'experte.

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