Kokoschka, peintre “punk” avant l’heure, s’expose en grand à Paris

Mise à jour 21 septembre 2022 par Redak

Ses œuvres ont scandalisé autant qu’elles ont révolutionné l’art. Elles n’ont souffert d’aucune compromission avec l’histoire: le peintre autrichien Oskar Kokoschka, “punk” avant l’heure et chantre de la liberté, s’expose en grand à Paris.

Près de 40 ans après la seule vraie rétrospective française qui lui avait été consacrée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, le musée d’art moderne de la ville de Paris (MAM) présente 70 ans de création de cet “enfant terrible” de la Vienne intellectuelle et artistique du tournant du XXe siècle, celle de Gustav Klimt, d’Egon Schiele, d’Adolf Loos ou de Karl Kraus.

Ce sont 150 oeuvres dont 75 tableaux majeurs, dessins, lithographies, affiches, documents et photographies rares.

“Avec l’ambition de faire découvrir l’ensemble de l’œuvre” de celui qui fut aussi poète, écrivain ou dramaturge, et “l’incroyable richesse de son parcours qui a traversé le XXe siècle”, dit à l’AFP Fanny Schulmann, commissaire de l’exposition avec les Autrichiens Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer.

Portraits, paysages, allégories politiques, animaux… À coups de pinceaux, d’aplats, de couleurs et de traits vifs en perpétuelle mutation, qui ont fait de lui un pionnier de l’expressionnisme, Kokoschka (1886-1980) représente de manière radicale les états d’âme et fait voler en éclats toutes les conventions des grands maîtres de l’histoire de l’art qu’il admire, “défendant, contre l’abstraction, une idée humaniste de l’être humain”, souligne Didier Buchhart.

– “Rébellion permanente” –

“L’humain c’est un rayonnement, ce n’est pas la surface, l’uniformité dans le monde. Je ne peux peindre une ville que lorsqu’elle est organique, je pourrais voir l’être humain sous sa peau. Seul un peintre peut faire cela, c’est pourquoi que je suis en rébellion permanente”, disait Kokoschka en 1964. Il avait 78 ans.

Né à Pöchlarn, en Basse-Autriche, dans un milieu modeste, il a étudié l’art et vécu à Vienne, mais aussi à Dresde, Berlin, Prague, Paris et Londres, où il s’est exilé en 1938, s’engageant contre la montée des fascismes en Europe et le pouvoir nazi, voyageant en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, un parcours présenté chronologiquement.

Dès 1908, il fait scandale. Ses “Garçons qui rêvent”, poème illustré sur l’éveil à la sexualité, révulse la bourgeoisie viennoise. Rejeté, “il se rase le crâne et se représente en repris de justice”, raconte Mme Schulmann.

Il récidive aussitôt après avec une pièce de théâtre, “Meurtrier, espoir des femmes”, qui évoque le poids de cette société bourgeoise, catholique, sur les relations humaines et entre les sexes.

C’est “le plus sauvage d’entre tous” (“Oberwidling” en allemand), dira la critique à l’époque. Son “Tigron” (1926), mi-tigre mi-lion, dévorant une gazelle, présenté au MAM, en est une parfaite illustration. Tout comme le sous-titre de l’exposition: “Un fauve à Vienne”.

– Poupée –

Après sa rupture avec Alma Mahler (la veuve de Gustav Mahler) et alors qu’il se remet, à Dresde, de graves blessures sur les fronts russe et italien pendant la Première Guerre mondiale, il fait fabriquer une poupée à l’effigie de la jeune femme par une costumière de théâtre. Plusieurs photos exposées à Paris et provenant du centre de recherches Kokoschka de Vienne la montrent, yeux écarquillés, longs cheveux noirs et corps cousu en fourrure blanche.

“Il la promène partout et se peint en sa compagnie, ce qui a une valeur performative à l’époque, très moderne”, explique Mme Schulmann. Kokoschka abandonnera la poupée, “décapitée, à la suite d’une nuit de fête très arrosée qui parachève sa mise en scène de la violence”, ajoute-t-elle.

“Il a un côté punk dans le sens où il a aimé provoquer, pousser les gens dans leurs retranchements contre toute représentation rassurante du monde, avec une dimension d’homme libre qui ne s’est laissé enfermer dans aucun mouvement, aucune époque, et a su se réinventer tout le temps. Mais ses œuvres sont aussi un hommage à la grande peinture, une complexité remplie de paradoxes”, analyse-t-elle.

Affiches condamnant le bombardement de Guernica, participation aux groupes anti-fascistes et au Congrès pour la paix… Kokoschka, mort à presque 94 ans en Suisse, a toujours défendu la liberté et une culture européenne commune.

Lorsqu’en 1937 les nazis exposent ses oeuvres qu’ils considèrent “dégénérées”, il répond par un autoportrait: “Artiste dégénéré” (exposé à Paris), bras croisés et regard défiant le régime.

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© Agence France-Presse

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