Judith et Holopherne, Jacques Stella, oeuvre sur ardoise. 26,6 cm* 22,5 cm. Signé au dos à l'aide d'un stylet : J.Stella fecit. Estimation : 20 000 / 30 000 euros. Expert : Cabinet Turquin.

Judith et Holopherne, Jacques Stella, oeuvre sur ardoise. 26,6 cm* 22,5 cm. Signé au dos à l’aide d’un stylet : J.Stella fecit. Estimation : 20 000 / 30 000 euros. Expert : Cabinet Turquin.

   Les études du groupe Ivoire France nous invitent  tous les jours à des ventes toujours plus  exceptionnelles et passionnantes ! Cette fois-ci, c’est à Angers que Xavier de la Perraudière, commissaire-priseur, a fait une superbe découverte qui sera mise aux enchères le 5 décembre prochain, après avoir été expertisée par le cabinet Turquin.

UNE MERVEILLE UNIQUE ET INEDITE PRES D’ANGERS

   Estimée entre 20 000 et 30 000 euros, cette oeuvre est le seul tableau de Jacques Stella connu de nos jours qui soit signé par incision directe dans la pierre, ici l’ardoise.

  Jacques Stella (1596-1657) est un peintre plutôt méconnu bien qu’il soit artiste de très haut talent. On l’associe à l’atticisme parisien, une forme de classicisme français très raffiné, gracieux au style pur, linéaire, et précis, inspiré de la sculpture grecque.

  Fils de François Stella, un maître lyonnais d’origine flamande, il part très jeune pour l’Italie, en 1616, alors qu’il n’a que 20 ans. Il se rend tout d’abord à Florence où il rivalise avec Callot. La mort de Cosme II en février 1621, détruit son espérance de pouvoir rester à la Cour florentine. Il se tourne donc vers Rome où il réalise un grand nombre de gravures et se fait un renom auprès du pape Urbain VIII en développant un art raffiné inspiré de Raphaël comme sa Sainte Cécile jouant de l’orgue en 1626 conservée au musée des Beaux-Arts de Rennes. Il noue à ce moment là de profondes amitiés avec Simon Vouet et Nicolas Poussin qu’il fréquente à l’académie de Saint-Luc.

Sainte Cécile, Jacques Stella, 1626. Huile sur toile. Rennes, musée des Beaux-Arts. Photo : MBA, Rennes, dist. RMN / Grand Palais /Adélaïde Beaudoin

Sainte Cécile, Jacques Stella, 1626. Huile sur toile. Rennes, musée des Beaux-Arts. Photo : MBA, Rennes, dist. RMN / Grand Palais /Adélaïde Beaudoin

En 1627, Félibien relate une affaire semble t’il fâcheuse et qui reste mal connue: il est arrêté et jeté en prison. Pourtant soutenu par ses amis, il renonce à faire carrière à Rome et pour reconstituer sa fortune réalise de nombreux dessins et des petits formats sur cuivre, sur ‘pierre en parangon’ qui obtiennent un grand succès dans les années 1630. Il gagne alors ParisRichelieu et Louis XIII lui offrent les plus grandes faveurs. Peintre du roi, il touche une pension de mille livres et est logé dans les galeries du Louvre. Il est aussi fait chevalier du prestigieux ordre de Saint Michel ! Si tout au long de sa carrière et jusqu’à sa mort en 1657, il reçoit des commandes pour des retables et de grands tableaux de dévotion, il est  particulièrement virtuose dans les petits formats sur pierre qui ont fait son succès dans les années 1630. Il se plaît à exploiter les potentialités picturales de matériaux divers comme l’ardoise de Gênes, le lapis-lazuli, le marbre.

C’est d’ailleurs de cette première partie de sa carrière, entre son séjour romain et son arrivée à Paris, que date cette oeuvre.

LE MAITRE DE LA PEINTURE SUR ARDOISE

   L’incision exceptionnelle dans l’ardoise que l’on retrouve au dos de l’oeuvre qui sera vendue aux enchères le 5 décembre est conforme à la graphie du peintre sur d’autres gravures et dessins comme par exemple sur l’Adoration des bergers de 1631 conservé au département des Arts graphiques du Louvre.

  L’ardoise était utilisée pour des tableaux de petites tailles aux XVIIe siècle dans les pays nordiques, en Italie et plus couramment à Vérone. Dès 1530-1560, les premières expérimentations se font à Rome. Appréciée des artistes, cette peinture sur pierre leur garantissait une conservation plus sûre que sur des supports comme le bois ou la toile. Esthétiquement parlant, le fond sombre du tableau permettait également l’élaboration d’un beau clair-obscur.

Signature au dos du tableau sur l’ardoise.

 

 La production sur ardoise, technique très prisée par Jacques Stella, s’inscrit dans un véritable engouement pour la peinture sur pierre en Italie à cette époque. Le goût des pierres précieuses, des agates, des marbres, des lapis-lazuli naît à la cour des Médicis. A Florence, la manufacture de l’officio delle Pietre Dure, créée en 1588, joue un rôle essentiel dans la diffusion de ce goût. Stella s’initie probablement à la technique lors de son séjour à Florence entre 1616 et 1622. Il devient ensuite un véritable maître en la matière et peint diverses oeuvres sur des supports d’ardoise comme par exemple sa Judith en prière dans la tente d’Holopherne conservée à Rome à la galerie Borghese ou bien sa Vierge à l’enfant avec le petit Saint Jean-Baptiste conservé au musée des Beaux-Arts de Montréal.

    L’épisode biblique du livre de Judith est extrêmement populaire au XVIIe siècle. L’élégance de Judith, le raffinement de son visage, les perles dans ses cheveux et la préciosité de sa coiffe rappellent les oeuvres de Véronnèse comme sa Judith avec la Tête d’Holopherne réalisée vers 1580 et conservée à Vienne à la Gemäldergalerie of the Kunsthistorisches Museum.

Judith avec la tête d'Holopherne, Véronnèse, 1575-1580. Huile sur toile. Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Judith avec la tête d’Holopherne, Véronnèse , 1575-1580. Huile sur toile. Kunsthistorisches Museum, Vienne.

 

Judith, Camaïeux romains, Jacques Stella. 1622-1632. Exemplaire BNF avec lettre et cadre, sur papier blanc : IVDITTA. Env. 30 x 20 cm.
Suzanne et les vieillards, Camaïeux romains, Jacques Stella, 1622-1632. Exemplaire BNF avec lettre et cadre, sur papier blanc complété de lavis bleu : HISTORIA DI SVSANNA. Env. 30 x 20 cm.

Judith et Suzanne et les vieillards, Camayeux romains, Jacques Stella, 1622-1632. BNF, Paris.

 

  Deux inventaires de l’époque citent d’ailleurs ce sujet réalisé sur pierre par l’artiste : un achat par le cardinal Scipione Borghese en juillet 1631, un inventaire chez le maréchal de Crécy en 1634. On connait de lui une gravure, dans la série des camaïeux bleus vers 1624-1625 et une petite ardoise de la même époque vendue chez Sotheby’s en 2015 où l’on retrouve des similitudes avec l’oeuvre découverte par Xavier de la Perraudière notamment dans les expressions et les gestes des deux femmes mais aussi les vêtements comme la robe de Judith et le turban de la servante ou encore le visage de cette dernière. 

  Le très beau travail de transparence sur le tissu de la robe de Judith et le léger voile qui couvre sa poitrine lui confère une grande sensualité. Seule évocatrice du drame de la scène, l’expression inquiète de Judith n’est pas sans faire penser à celle de Suzanne dans une autre gravure de Stella. Les visages de la servante comme de la tête d’Holopherne révèlent des traits plutôt sereins qui contribuent à renforcer la préciosité de l’oeuvre, présente dans tous les détails : les carnations délicates, le travail sur la lumière et le mouvement des drapés.

Judith et Holopherne (détail), Jacques Stella, 1625-1630.Huile et or sur ardoise, 15 x 26 cm. Localisation actuelle inconnue.

Judith et Holopherne (détail), Jacques Stella, 1625-1630.Huile et or sur ardoise, 15 x 26 cm. Localisation actuelle inconnue.

Cette oeuvre unique, tant par sa facture exceptionnelle que par sa rareté, ne manquera certainement pas d’attirer le regard de collectionneurs passionnés et de musées lors de la vente de l’étude Ivoire Angers le 5 décembre